English
The Feast of Chun-te
Monique Sicard
Pleasant interval. Foreigner works. The photographs of Hsieh Chun-te surprise us, shock us, delight us. By playing on our Western conventions, our thoughts – single and multiple – they provoke us.
The format, first. Then the texture. These very large, black, deep blue paintings mix the sharpness and blur into a single image with no other intention than their aesthetic confrontation. From that, waverings between image and reality are born. Pleasantly unsettling.
Next, the scenes. A “signified” if a bit schematic language is in play. The devices of fiction depict the dreams of the night that the author has carefully drawn before calling the actors to the rescue. (Figure 4-1) Ascendancy over a world that moves, closely entwined with sexual fevers. And since dreams are unspeakable, everybody can see what he wants or what he rejects in these allegorical scenes mingling the violence of happiness with happy anxiety about the future. Hsieh Chun-te reveals these compelling forces, intimate and political – against which we can do nothing, except perhaps to present them photographically. Reality of human dreams, indexicality of the unconscious.
The best, perhaps, the subtlest, are these cracks of a changing world. The images tell of an intergenerational conflict, friction between city and countryside, modernity and tradition. They scream the confrontation between a complex past, so tragic that its shadow still grows, and the new world with its skyscrapers, its youth, its hope.
A family of eight people goes down the river in a long motorboat against the magnificent backdrop of Mt. Guanyin.(Figure4-2) They have taken their motorbike, their animals. They are happy. But at the front, the dog is concerned about the uncertain future that awaits them. They leave the countryside and the old world and they make their way toward the city, hoping to live in one of the dizzying skyscrapers of Taipei. A little further, on the terrace of pretentious buildings hiding mountains, two fishermen watch the movements of unreal fishes. ( Figure4-3) They say that the hope of joining the modern world is partly doomed. They will always be strangers in their own country. Maybe they still dream of the family house with the roof of rounded tiles where elders passed on a passion for books to the youth, where children climbed, laughed, on false stone buffalos( Figure4-4). Happy days that the photograph inscribed forever in memories. But also the power of this “photo-graphy” in witnessing the very happiness to which it gives birth. The black and white claims the truth of this fiction forcefully.
Crushed by the past, still marked by the former Empire of Japan, dwarfed by its huge mainland Chinese neighbor, Taiwan rebuilds its history gradually. Who better than one of its artists to can claim in photographic dreams the disparity that we cannot without difficulty call “identity”? No need to use the Chinese language: the images speak for themselves. The paltry technology of an old motorcycle shrieks praise for a thousand-year-old culture filled with attention paid slowly to landscapes, as a constructive contemplation. The political status of the economy would reject the island in an uncertain profile and in the grayness of a commercial destiny. But there is a resistance to that. It comes from a philosophy where the body is spirit, where the long time devoted to exercising one’s own freedom is something important.
Between two curtains near the sea, the lost artists are wondering.(Figure4-5) What to do? What do they need to stage? The music, the children, the animals, the women, the human body? All the while, they are marked by these slow desires in a world that goes too fast.
The feast of Chun-te combines these dreamed and “photo-graphed” performances in the implementation of a meal. Because art is eaten here. Or rather, any fragment of life is rich, potentially, with an artistic future. We are moved by the inestimably long time required to prepare such an exhibition – twenty years, perhaps more – in praise of unpolluted water and carefully chosen, beautiful, true food.
While embracing the latest technologies, an artist sets out to find traces of the past and his own origins. It is not insignificant that Taiwan is an island. The creative forces express their originality in such enclosed places, surrounded by water. Less affected by the masses, protected from the movements of crowds, they are the havens they need. Do not forget, however, that these beautiful places are also the most fragile.
French
Le festin de Chun-Te
Monique Sicard
Délicieuse distance. Etranges étrangères : les œuvres de Chieh Chun-Te nous étonnent, nous choquent, nous charment. En se jouant de nos conventions occidentales, de nos pensées – uniques et multiples -, elles nous provoquent.
Le format, d’abord. Puis la texture. Ces très grands tableaux aux noirs bleutés profonds mêlent le piqué et le flou au sein d’une même image sans autre intention qu’une esthétique de leur confrontation. Il en naît un flottement entre image et réalisme. Agréablement déstabilisant.
Les scènes ensuite, le « signifié » pour user d’un langage un peu schématique. Les dispositifs de fiction mettent en scène ces rêves de la nuit que l’auteur a soigneusement dessinés avant d’appeler les acteurs à la rescousse.(Figure 4-1) Emprises d’un monde qui bouge intimement mêlées aux fièvres sexuelles. Et puisque les rêves sont indicibles, chacun peut voir ce qu’il cherche, ce qu’il refuse dans ces scènes allégoriques mêlant la violence du bonheur à l’inquiétude heureuse de l’avenir. Ce sont des forces irrésistibles que donne à voir Hsieh Chun-Te, intimes et politiques. Celles contre lesquelles on ne peut rien, sauf peut-être, les mettre en scène photographiquement. Réalité des rêves humains, indicialité de l’inconscient.
Le plus beau peut-être, le plus subtil, ce sont ces craquements d’un monde qui change. Les images nous disent les conflits de générations, les frictions entre ville et campagne, modernité et tradition. Elles hurlent la confrontation entre un passé complexe, si tragique qu’il est encore à construire et le nouveau monde avec ses buildings, sa jeunesse, ses espoirs.
Une famille de huit personnes descend le fleuve en longue barque à moteur dans les paysages splendides de Guan-yin-shan.(Figure4-2) Ils ont emporté leur moto, leurs animaux. Ils sont heureux. Mais à l’avant, le chien s’interroge sur l’avenir incertain qui les attend. Ils quittent la campagne et le vieux monde pour la ville, espérant loger dans l’un des vertigineux buildings de Taïpei. Un peu plus loin, sur une terrasse coincée entre de prétentieux immeubles masquant la montagne, deux pêcheurs guettent les mouvements d’irréels bouchons.( Figure4-3) Ils nous disent que l’espoir d’intégrer le monde moderne est partiellement voué à l’échec. Ils seront toujours d’étranges étrangers au sein de leur propre pays. Peut-être rêvent-ils encore de la maison familiale au toit de tuiles rondes où les plus âgés, lettrés, transmettaient aux plus jeunes la passion des livres, où les enfants grimpaient en riant sur de faux buffles de pierre.( Figure4-4) Jours heureux que la photographie inscrit pour toujours dans les mémoires. Mais aussi, puissance de cette « photo-graphie » car en témoignant du bonheur, elle le fait naître. Le noir et blanc affirme avec vigueur la vérité d’une telle fiction.
Ecrasée par un passé écartelé encore marqué par l’ancien Empire du Japon et l’immense continent chinois voisin, Taïwan trouve peu à peu son histoire. Qui mieux que la photographie des rêves de l’un de ses artistes peut crier cette différence que nous ne saurions imprudemment nommer « identité » ? Nul besoin d’user de la langue chinoise : les images parlent d’elles-mêmes. Sous la technologie dérisoire d’une moto embarquée pointe l’éloge d’une culture paysanne millénaire, celui d’une attention lente portée aux paysages, à la contemplation constructive. Le statut politique de Taïwan si longtemps indécis, accompagné de l’évolution fulgurante d’une économie moderne, pouvait rejeter l’île dans le profil vague et gris d’un destin commercial. Mais il y a de la résistance à cela. Elle nous vient d’une philosophie pour laquelle le corps est esprit, pour laquelle importe le temps long dévolu à l’exercice de sa propre liberté.
Les artistes perdus au bord de mer entre deux rideaux de théâtre s’interrogent.(Figure4-5) Que faire ? Que mettre en scène ? La musique, les enfants, les animaux, les femmes, le corps humain ? quand ils sont marqués par ces désirs de lenteur au sein d’un monde qui va trop vite.
Le festin de Chuan-Te allie ces performances rêvées et « photo-graphiées » à la mise en œuvre d’un repas. Car l’art se mange, ici. Ou plutôt, tout fragment de vie est riche, potentiellement, d’un devenir artistique. Le temps infiniment long de la préparation d’un déjeuner comme celui – vingt années – de la réalisation de cette exposition, nous émeut. Eloge d’un eau non polluée, d’une nourriture vraie, soignée, choisie, belle.
Tout en s’emparant des dernières technologies, un artiste part à la recherche des traces du passé et de ses origines. Il n’est pas anodin que Taïwan soit une île. C’est dans les lieux clos, entourés d’eau que les forces créatives expriment le mieux leur originalité. Moins atteintes par la masse, protégées des mouvements de foule, elles trouvent là les havres dont elles ont besoin. N’oublions pas, cependant, que ces lieux de rêve sont également les plus fragiles.

Figure 4-1. Hsieh Chun-te, RAW – Marriage des nains, Ultra smooth fine art paper, 1987-2011.

Figure4-4. Hsieh Chun-te, RAW – Portrait de famille, Ultra smooth fine art paper, 1987-2011.

Figure 4-3. Hsieh Chun-te, RAW - The pêcheurs sous le toit, Ultra smooth fine art paper, 1987-2011.

Figure4-5. Hsieh Chun-te, RAW – Artistes vagabonds, Ultra smooth fine art paper, 1987-2011.
